MANIFESTE

Rubis scintille de ses biseaux qui reflètent le plaisir des corps. Ille est translucide pour qu’on voit à travers ellui l’envers et son entours. Ille dit que tout est image et symbole à manipuler. Ille propage que le sexe n’arrive pas sans contexte diaphane duquel ille est fait-e. Ille déclame que la multiplicité de ses faces sont autant de narration qu’ille conte du bout des lèvres. Ille rapporte que les désirs ont sa forme polyédrique, que ses arêtes sont des pulsions. Dans les paumes des spectateur-rice-s ille murmure des désirs, ille éveille leurs pulsions, électrise leur peau, met en branle leurs doigts fragiles, aiguise leurs appétits voyeurs, allume leurs pupilles incandescentes, ille agite leurs souffles saccadés, avive leurs instincts et dresse leurs organes, avive leurs plaisirs, ille exalte de leurs jouissances après en avoir exacerbé les passions.


En ce sens voyez-vous, Rubis est pornographique dans son acceptation juridique, définie par une intention d’exciter, de provoquer la réaction sexuelle du spectateur, voire de susciter la masturbation. Mais lorsqu’ille y réfléchit, ille se dit que cette catégorisation juridique repose sur un argumentaire fallacieux, et qu’il est difficile d’exclure l’excitation possible du spectateur ou a contrario de la rechercher, puisqu’elle dépend justement de la réception de l’œuvre. La balle changerait-elle de camp, les pornographies seraient-elles pornographiques en fonction d’une échelle variable suivant les yeux des observateurs ? Obscène, outrancier, immoral, ille y voit le regard porté sur l’œuvre plus qu’une réalité intrinsèque. Mais si la pornographie est définie par le regard et l’usage qu’en font ses spectateurs, comment savoir si quelque chose est ou n’est pas pornographique ? Ille imagine aisément la plurivocité des désirs, le versant multiforme des fantasmes et se dit que tout peut être érotisé, pornographié. D’une autre manière, vous vous demandez maintenant si le porno est ce qui fait jouir le spectateur, ou est-ce la consultation d’une œuvre dans le but de jouir qui en fait un objet pornographique ? En somme, ce qui est appelé pornographie ne se résume pas à des images sexuellement explicites mais inclus le consommateur de l’œuvre, une histoire du cinéma, du droit pénal, de la censure, des politiques économiques, des évolutions sociétales, du rapport à l’intime, bref, un dispositif. En France, le code du cinéma protège les films représentant la sexualité explicitement d’un classement pornographique si la démarche, l’esthétisme, le procédé narratif en font une œuvre qui ne soit pas uniquement sexuelle. Vous comprenez dès lors que le problème de la catégorisation juridique de la pornographie est qu’elle forclos les genres, qu’elle trace une ligne infranchissable entre ce qui est dit pornographique et ce qui est dit de l’art. Ainsi, sous pression des catégories juridiques, ils sont à même de dire ceci n’est pas de l’art, c’est de la pornographie.

 

Alors ille se questionne, pourquoi ne pas s’appeler érotique finalement ? Se dit d’érotique une représentations qui dépasse le versant purement sexuelle, où les plaisirs appellent une transcendance, où la gourmandise pour l’amour charnelle n’a de sens que dans l’atteinte d’autre chose que la seule satisfaction d’un appétit. L’érotisme est une passion qui s’exprime au travers des corps mais qui transcende les corps eux-mêmes, là où la pornographie serait une sexualité sans qualité, anoblie par rien. Ille se demande si la représentation de la sexualité peut-être purement sexuelle, sans autre qualité. Comment pourrait-elle l’être ? Dans quelque procédé filmique, du plus amateur au plus professionnel, apparaît le choix d’un décorum, d’un champ et d’un hors champ à travers le cadrage, une esthétique qui semble influer sur le degré de véracité ou l’émotion transmise, des personnages représentés qui ne se déshabillent pas en ôtant leurs vêtements de leur spécificité intrinsèque, des signifiants qu’ils véhiculent, des symboles qu’ils portent en eux. Ille se dit que la différence entre les deux catégories est le terme amour comme principe supérieur, et lui vient à l’esprit la pyramide des sexualités de Gayle Rubin, les entrepreneurs de moral, le fait que la sexualité est une construction sociale comme l’est le concept d’amour. Ille se rappelle qu’un jour, quelqu’un a dit « la pornographie, c’est l’érotisme des autres », puis se ravise. La phrase originale n’était-elle pas « l’érotisme du pauvre » ? Ille se rappelle que dans chaque mot, chaque catégorisation et chaque entendement dominant, il y a l’effet d’un pouvoir. D’ailleurs, la pornographie n’était-elle pas constituée par le regard inquisiteur de riches hommes blancs pour protéger les classes populaires et particulièrement les femmes qui n’auraient pas la faculté de prendre ses représentations avec le sérieux qu’ils en avaient ? N’ont-ils pas inventé la pornographie comme catégorie juridique pour protéger ces autres qui ne sont pas eux d’un amollissement dû à l’onanisme, de la perversion et de la lubricité ? Ille pense alors que ce paternalisme est démodé, obsolète, archaïque, que l’expression et la représentation de la sexualité ne devrait plus être tabou, discréditée, méprisée, considérée comme objet mineur. Ille se dit qu’il laissera aux censeurs et aux juges le soin de définir si ses films sont pornographiques ou artistiques. Ille voudrait être les deux. Ille profère qu’il faudrait s’élever contre ce système qui construit la pornographie, qu’il faudrait détruire la catégorie pornographie, son architecture, sa géographie, sa temporalité infamante. Pourtant, ille tient à s’appeler pornographe et ses films pornographiques. Ille ne sera pas usurpateur-rice, ille ne tentera pas de s’anoblir dans un geste hypocrite en s’appelant érotique, mais ille portera fièrement l’étiquette infamante pour la vider de son sens, pour montrer que sa substance intrinsèque n’a rien de honteux, de licencieux, d’avilissant.

 

Quand ille formule ces pensées, ille se sent fort-e d’un héritage. Ille se dit qu’ille aimerait appartenir à cette lignée d’artistes qui ont fait de la sexualité explicite une ode aux plaisirs, Mathew, Da Silva, un missile féministe, Despentes, Engberg, une prise de pouvoir, Lust, Sprinkle, un objet de savoir initiatique, Ovidie, Clark, une œuvre d’art, Genet, Cocteau, un joyaux politique, Soukaz, une expression esthétique, Bidgood, Alejandro, une représentation alternative, LaBruce. Ne vous-y trompez pas, ille n’invente rien. Ille apporte son propre regard, sa subjectivité. Et puis, ille pense avec joie à l’étymologie de pornographie. S’il s’agit bien de la représentation des prostituées, alors ille n’y voit rien d’offensant ou de diffamant, ille se sent ragaillardi-e.

 

Pourtant ille voit sur son écran à travers des grandes plateformes accessibles, des objets médiatiques qui portent le même nom générique que ses films. Ille n’y voit pas grand-chose de familier. Mécanisation de l’acte charnel sous l’effet de la répétition, uniformisation des corps, acteurs et actrices réduit-e-s à des métonymies de leurs attributs, le tag comme identité. Pour autant la structure paraît semblable, les sous-vêtements sont enlevés et l’orgasme visible marque la fin du bal. Ille ne rentrera pas dans un débat sur bonne et mauvaise pornographie, mais ille commencera à conjuguer au pluriel les pornographies. Ille gardera en son sein une vision amère de l’ultra-libéralisme et de l’uberisation du travail du sexe sous l’impulsion des grandes plateformes de tubes. Et de ce constat, ille réaffirme la volonté de faire une pornographie différente, où le contexte est remis au centre de la représentation de la sexualité, où la narration fait partie des plaisirs, où les travailleurs et travailleuses du sexe sont traité-e-s avec respect, où la part de désir et de plaisir ne soit pas simulée. N’y avait-il pas une contradiction flagrante entre le fait que d’un côté, l’industrie pornographique ait été décimé pour faire émerger un empire aux mains de MindGeek (pornhub, youporn, xtube, seancody, webcam.com, men.com, sextube, tube8…) rendant le porno plus accessible que jamais, et de l’autre côté une politique liberticide, un contrôle de plus en plus fort sur la représentation de la sexualité et de la nudité à travers les géants des réseaux sociaux : Facebook pour qui Courbet n’est plus de l’art mais de l’obscénité, Instagram qui clôture des comptes sans autres formes de procès sous pression d’algorithmes ou de délateurs, Tumblr. Il semblait légitime de nous demandez si censeurs et diffuseurs ne fonctionnaient pas comme un diptyque, marchant main dans la main, se chevauchant parfois, renvoyant à l’un ce qui a été enlevé à l’autre, se relançant sans cesse. Alors que Godard nous déclamait qu’ « il est de la règle que vouloir la mort de l’exception », il devenait central de comprendre où était la règle pour comprendre quelle exception était mise à mort. Ille se dit qu’il faudra résister à toute catégorie et toute réduction idéologique en créant des points de résistance au pouvoir. Ille se dit qu’ille écrirait son manifeste en pensant à Foucault et en s’affranchissant de l’instance du sexe pour garder les corps et les plaisirs et à Wittig pour ses positions radicales et la puissance de son style.

 

Ille pensait aux discours d’une frange du féminisme ayant fait de “la pornographie” son champ de bataille en tant que système d’oppression des femmes. Ille y voyait parfois, fébrile, des alliances avec la droite conservatrice et religieuse. Ille voulait comprendre, prompte à ne pas reléguer la critique faite à son genre au rang de bigoterie. Rubis se demandait en quoi “la pornographie” pouvait-elle être présentée comme un danger ? Finalement, débarrassé du péché de chair et des croyances du siècle passé sur les pathologies causées par l’onanisme, en quoi un matériel masturbatoire entraînant la jouissance de ses spectateur-rice-s pouvait-il être répréhensible ? Ille trouvait la réponse intéressante. Ce qui était condamné était l’effet de la pornographie sur l’auditoire. Plus précisément, le fait d’érotiser des femmes dans une position de soumission était vu comme à même de propager la domination masculine et le sexisme. Vous vous dites que toutes œuvres pornographiques ne présentent pas les femmes de manière soumises et vous avez raison. D’autres répondent que vouloir interdire la pornographie, la réguler, la censurer, serait un manquement aux libertés d’expressions. Ses créations centrées sur des sexualités entre hommes échappaient aisément à la vindicte publique du fait d’une bataille morale actuelle reposant sur la nécessaire égalité des sexes. Ille était d’ailleurs amusé-e de voir que les pornographies gays servaient d’argument à certains opposants de cette pensée dite conservatrice.

 

Mais le fond du problème dans ce débat restait la reconduction de stéréotypes et son danger. Et cette question, ille ne pouvait l’évacuer. Les pornographies gays n’échappent pas dans leur globalité à la reconduction de stéréotypes de genre, de race et de classe. Il n’est pas accessoire de rappeler que les dominations sont plurielles, que les jeux de pouvoir sont transversaux, et que toutes formes de domination structurelles et instituées sont à proscrire. Mais si “la pornographie” pouvait être accusée de reconduire des rapports de pouvoir, elle ne les crée pas. “La pornographie” n’est pas responsable des systèmes sociétaux inégalitaires. Certains films pornographiques peuvent érotiser la soumission des femmes pour des plaisirs masculins. Certains films pornographiques peuvent reconduire des stéréotypes raciaux, des stéréotypes de classe. Ceci est d’ailleurs vrai pour toute œuvre culturelle. Et puis, ille ne croyait pas à cette rhétorique des effets d’un objet considéré ignominieux et ses causes sur un public spongieux, dénué de toute faculté de distanciation entre fiction et réalité. Au fond voyez-vous, ille trouvait l’entreprise de ce courant de pensé bien farfelue. En quoi la censure de la représentation explicite de la sexualité pouvait aboutir au but auquel prétendaient les penseurs anti-porn? La censure ne peut régler le problème du sexisme, de l’homophobie, du racisme ou des violences de classe. Nous ne pourrons pas changer les images stéréotypées des rôles sexuels et l’érotisation des dominations en rendant la représentation de la sexualité taboue, mais en proposant d’autres formes de représentations, d’autres modalités narratives, d’autres corps, d’autres sexualités.

 

Ille ne pouvait s’empêcher de penser par ailleurs que ce positionnement dévoyait le féminisme dont il se réclamait dans le sens où marteler un discours moralisateur sur le travail du sexe était à même de rendre de plus en plus lourd le stigmate à porter pour celles qui en avaient fait le choix. La question du choix dénié à ces dernières (car ce sont toujours les femmes qui sont présentées comme victimes) était d’ailleurs centrale dans l’argumentaire. Quel consentement possible dans un rapport économiquement inégalitaire ? Nous répondrions qu’il faut s’attaquer au capitalisme et non au travail du sexe. Et la domination masculine, l’érotisation de la soumission des femmes, la propagation de la culture du viol ? Nous répondrions qu’il faut s’attaquer au patriarcat, au sexisme, aux normes de genre, pas au travail du sexe. Il trouvait tout de même intéressant de constater que l’argumentaire reflétait peut-être davantage les représentations sur le corps des femmes, sur le sacré dont il serait investi, sur les réactions de réprobation, de dégoût, de pitié que suscite le commerce de leurs corps pour elles-mêmes, pour les autres ou pour la société et que finalement, cette lecture de la sexualité féminine renfermait une forme de sexisme.

 

Aussi, des critiques anti-porn, ille retenait le rôle important de toutes œuvres culturelles dans la reproduction des stéréotypes auxquels ille tentera d’échapper en tant que pierre précieuse queer et féministe. Sa position était claire, si ille n’avait pas un regard condescendant sur le corps social, ille été tout de même conscient-e de l’influence et de la performativité des mots et des choses. De la même manière qu’ille n’utilisait pas de péjoratif putophobe, raciste, lesbophobe, transphobe, homophobe ou sexiste, ille voyait comme un allant de soi le fait de ne pas reconduire de stéréotypes basés sur des effets structuraux de domination dans ses films. Ille savait que son geste venait des anciennes figures mythiques, qu’entre les lignes écrites qui devenaient des trames sensibles numériques et analogiques se cachait Parrhasios, que le graphem transmuté en pixel avait la forme de la mimésis. Mais ne vous y trompez pas, plus besoin de masque se distanciant de l’auditoire, pour que s’exerce la catharsis à travers la fiction. Rubis ne croyait pas que l’œil du spectateur soit celui qu’on décrit dans une stupeur condescendante de panique moral. Ille croit que la faculté d’abstraction et de distanciation n’est pas l’apanage de l’élite dirigeante qui sous prétexte de protection leur dénie la faculté de penser, critiquer, apprécier quelques objets. Ille ne croit pas aux censeurs qui affirme que pornographie et art sont antinomiques, que pornographie et politique sont antinomiques, que pornographie et philosophie sont antinomiques.

 

De ces différents constats, émergeait l’intention de proposait une pornographie qui puisse être tout cela à la fois. Sa volonté venait en premier lieu d’un manque d’offres de ce qu’ille cherchait, d’un manque de représentation de ce qu’ille voulait voir. Ille était fatigué-e de tomber inlassablement sur les mêmes contenus qu’ille ne trouvait plus excitant. Il vous faudra tout de même comprendre que dans l’histoire de sa sexualité, les images pornographiques avaient eu une importance majeure. Ille s’imagine qu’encore aujourd’hui, pour de nombreux garçons découvrant leurs attraits pour des personnes de leur sexe, les pornographies gays se dévoilent comme une des premières représentations de leurs désirs cachés. En ce sens elles apparaissent comme essentielles dans la légitimation d’une sexualité minoritaire encore souvent stigmatisée, comme objet permettant la matérialisation de leurs désirs, la cristallisation sur l’écran d’une fantasmagorie voilée, une exploration de ce qui apparaît comme délictueux dans une société hétéro-normative.

 

Mais aujourd’hui, ille ne se retrouvait pas dans la majeure partie des pornographies qu’ille rencontrait. Ille proférait point d’excitation sans contexte, ille disait que ses désirs naissait d’un entour à l’acte, que ses fantasmes et ses fétiches se nourrissaient d’instant de rien, d’un grain de beauté sur une joue, de la pilosité à peine esquissé à l’encolure d’un tee-shirt, d’un sourire, des yeux de plaisir, d’un gémissement. Et pas seulement le gros plan d’une pénétration impersonnelle. Ille s’obstinait à penser que la mécanisation et le calibrage des corps par l’industrie pornographique actuelle n’était pas une fatalité, que la représentation hégémonique n’était pas forcément ce qu’attendait le public, et ellui-même en premier lieu.

 

De toutes ses pensées ille pris comme engagement de s’atteler à démystifier la pornographie et faire de la représentation de la sexualité explicite, y compris dans son usage masturbatoire, un objet dont nous ayons la possibilité de parler, qui puisse avoir l’éloquence d’un discours politique, la force d’une œuvre d’art, l’universalité d’une poésie, la beauté de la sincérité. En ce sens, ille participera à décloisonner les genres, pour qu’un film reste une création artistique quand bien même il présenterait des relations sexuelles non simulées. Ille se vouera à dépasser les carcans moraux pour permettre de libérer la parole sur les sexualités, qu’elles puissent être discutées et représentées sans honte. Ille s’emploiera à combattre le monopole des tubes et leurs rythmiques en redonnant une place centrale au contexte de la sexualité, en créant des histoires derrière l’acte charnel. Ille s’appliquera à ne pas créer de films objectifiants, reconduisant des discriminations ou des dominations ayant pour fondement une naturalisation biologique de faits sociaux. Ille tentera de créer des œuvres qui ne blessent pas mais qui font jouir. Ille s’attachera à garantir le respect des travailleurs et travailleuses du sexe, à défendre leurs intérêts, à tenter d’abattre le stigmate qu’illes porteront ensemble. Ille dira aux lecteur-rice-s et spectateur-rice-s qu’il faudra être patient.e.s, qu’ille fera des erreurs, mais qu’ille réessayera, encore.